Sarah

2 min. lec.
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« Oh, baby, every morning,
There are mountain to climb
Taking all my time,
Oh baby, when I get up this is what I see
Welcome to REALiTi »

Grimes, Art Angels

Sarah est aide-soignante à l’hôpital public d’Ivry-sur-Seine. Elle a vingt-neuf ans, dont huit de métier, et vit seule dans un studio confortable de Vitry-sur-Seine qu’elle finance à crédit. Son balcon du sixième étage lui offre une vue imprenable sur le sud-est de Paris d’où elle contemple, certains soirs d’été, en sirotant une bière à la cerise, le soleil se coucher sur l’amas de tours qui caractérise une partie du 13e arrondissement.

Aujourd’hui est un jour gris, le plus court de l’année. Elle prend en charge un type en sortie de bloc opératoire qui ne sait ni épeler son nom, ni dire d’où il vient et dont on a amputé la jambe droite jusqu’à mi-cuisse deux jours plus tôt ; il avait été ramassé inconscient par les secours, la semaine précédente, dans une bouche du métro Nation. Une espèce de gangrène, la « laiteuse », était en train de lui courir sur l’arrière-jambe, se manifestant à travers une série de taches blanchâtres entremêlées. Ce type spécial de gangrène n’est pas consécutif à une infection, mais se développe généralement après un arrêt passager de la circulation sanguine.

Elle entre dans la chambre — il n’ouvre pas les yeux. Elle retire le drap, commence à dérouler lentement le pansement de gaze rempli de pus et de sang.

Sarah est une infirmière solide qui a vu défiler une quantité certaine de cas désagréables. Ces derniers temps, elle se trouve un peu fatiguée, le manque d’une présence masculine surtout se fait sentir lorsqu’elle revient chez elle après une journée de travail plus tranquille qu’à l’accoutumée ; mais la plupart du temps, elle rentre lessivée et n’a pas le temps de méditer sur sa situation : elle réchauffe un plat cuisiné, passe un quart d’heure sous la douche et s’endort devant Netflix.

La bande souillée gigotant au bout d’une main, l’autre posée sur l’épaule de l’homme, elle lui demande comment il se sent ; dans un silence assourdissant, il ouvre les paupières, regarde dans le vide. Un vertige violent saisit Sarah qui manque de s’écrouler sur place ; elle se rattrape de justesse à la barre du lit, puis s’affaisse au sol. Elle n’arrive plus vraiment à respirer, mais le type, moignon à l’air, ne bronche pas.

À l’autre bout du continent américain, peut-être, Elon Musk entre dans sa cuisine : il s’accoude au bar. Je l’imagine observer sa petite amie, la chanteuse Grimes, marmonnant seule, arpentant la pièce géante. Elle l’entend entrer, laisse passer un instant avant de lever les yeux. Ils se regardent probablement, ne prononcent pas un mot.

Sarah décide de prendre congé auprès de son responsable de service, prévient sa seule amie sur place qui travaille dans une aile opposée, au secrétariat de la dermatologie. Dans le bus du retour vers chez elle, elle déverrouille son smartphone chinois qui affiche trois notifications Tinder, de la part de Pierre ; un garçon dont les selfies évoquent, dans l’imaginaire de Sarah, un véritable poupon de cire.