Qui pour penser le 21e siècle ? (2/2)

6 min. lec.
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« Qui ne voit l’énorme retard que notre pensée politique et métaphysique a pris désormais sur les avancées inexorables de la locomotive Technique ? »

Maurice G. Dantec, Le théâtre des opérations, 1999

J’ai souvent pensé qu’une des qualités essentielles de Michel Houellebecq se manifestait à travers son attitude pédagogique. Je sais qu’il a eu envie plus jeune, alors qu’il n’écrivait que des poésies, de réaliser un programme radio de vulgarisation scientifique pour le grand public ; le projet n’a jamais vu le jour, mais il a su mettre à profit cette faculté didactique au sein de son œuvre et plus spécialement au long des divers entretiens qu’il a pu donner dans les médias. Quel que soit le domaine abordé — art, politique, littérature —, il présente toujours à son interlocuteur une vue synthétique à la fois éclairante et originale qui élimine sans effort le brouillard accumulé au fil des périodes historiques et de leurs idéologies respectives. Le discours Les intellectuels français abandonnent la gauche me semble être un bon exemple de ce que j’avance.

Dans une première partie objective à laquelle je ne vois rien à ajouter, il retrace les mouvements qui ont agité le milieu intellectuel français depuis 1945. En gros :

– L’avènement du nazisme discrédite les intellectuels de droite. À tort pour la majorité d’entre eux qui ont plus résisté que collaboré, mais on ne fait pas de détail sur le coup, et l’ensemble de la droite intellectuelle est mise au placard.

– Sartre et Camus deviennent les deux leaders de la première génération d’intellectuels d’après-guerre, s’octroyant au-delà de leur indiscutable qualité de romancier celle bien plus suspecte, les concernant, de « philosophe ». Absence totale de connaissance scientifique au sens large du terme, c’est-à-dire des lois de la nature et de ses phénomènes : la théorie de l’espace-temps, la physique quantique, le séquençage du génome humain, toutes ces découvertes du 20e siècle bouleversantes pour la métaphysique — qui n’a d’ailleurs pas connu d’avancée majeure depuis la confrontation entre Nietzsche et Schopenhauer et les théories positivistes d’Auguste Comte — demeurent ignorées par les deux écrivains qui se contentent de pédaler difficiement dans une éthique qu’on restreindra au champ des sciences sociales. Ils se réclament de la gauche politique. Sartre insuffle à ses lecteurs une sorte de masochisme auto-accusateur qui est à l’origine d’un phénomène nouveau et désagréable en Occident, la honte d’être blanc. On commence à dire : « vous êtes des descendants d’esclavagistes, donc vous êtes des esclavagistes ». Les conséquences dernières de ce type de raisonnement sont observables au cœur des guerres internes qui font aujourd’hui imploser certaines universités américaines à l’instar d’Evergreen, campus voisin de Seattle.

– La French Theory émerge pour former la seconde génération d’intellectuels d’après-guerre, actifs en mai 68. Ils n’écrivent pas de roman, mais se prétendent à nouveau philosophes ; ils sont toujours ignorants sur un plan scientifique mais ont appris à dissimuler leur inconsistance avec des styles alambiqués allant jusqu’au mépris du lecteur. On les connaît, car leur charabia gangrène aujourd’hui encore le milieu universitaire et artistique français, véhiculé par des professeurs et des critiques survivant à leur époque et à leurs maîtres marabouts, Foucault, Derida, Deleuze, Lacan, Debord… Évidemment, ils sont tous « de gauche », mais ça ne veut déjà plus dire grand-chose, et certainement pas socialiste ; plutôt quelque chose comme social-libertaire.

– Les trente glorieuses se terminent avec le choc pétrolier de 1974 et en coulisse, le marxisme et le maoïsme intellectuels s’effondrent, conséquence de la publication de L’archipel du goulag ; la gauche commence à se disloquer tranquillement : une part se convertit au libéralisme économique, l’autre se recase comme elle peut sur l’échiquier politique en pleine mutation. Seules quelques natures indépendantes prennent acte de la situation et décident d’exploiter leur nouvelle liberté intellectuelle (je pense à Michel Clouscard, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Marcel Gauchet entre autres, mais je connais mal cette époque, je n’étais pas né). Les intellectuels « de droite » logent encore sous le tapis.

– Parallèlement, un clivage à caractère haineux se développe entre les élites de tout bord (politiques, médiatiques, artistiques, financières) qui fusionnent, et la classe moyenne travailleuse, qui, abandonnée par la gauche sans être reprise par la droite, se retrouve sans parti pour se défendre. L’histoire débute avec Mitterand qui joue deux fois la carte du Front National pour se faire élire, en 1981 et 1989 ; ça continue en 2005 avec un référendum sur l’Europe libérale pris à contresens, et ça monte d’un cran en 2017 avec l’élection rocambolesque à la présidence de la république d’un riche banquier hors des partis traditionnels. Toute cette mécanique commence à sentir le roussi : climat de guerre civile, partis extrêmes (gauche et droite) qui montent un peu partout en Europe sur fond de terrorisme islamiste ; la violence grimpe, doucement mais sûrement.

Et deux idées tendent à se répandre dans l’opinion commune : la première selon laquelle la droite dominerait désormais l’univers médiatique français, la seconde affirmant que le milieu intellectuel se « droitise ».

La première est un mensonge total entretenu par un journalisme conformiste qui a conservé sa domination sur la majorité des médias, grâce au soutien de l’État et malgré une fuite évidente de leur public aggravée par une concurrence digitale de plus en plus lourde ; conscient de sa propre médiocrité, il se cherche une bonne raison d’exister aux yeux des Français, brandissant la menace extrémiste à qui mieux mieux.

La seconde est une erreur d’appréciation : si de plus en plus d’intellectuels abandonnent la gauche, ils ne rejoignent pas nécessairement la droite qui ne s’est pas montrée, ces dernières années, plus efficace pour soutenir la classe moyenne. En réalité, les intellectuels désertent le camp des élites pour rejoindre celui de la population.

Dans une seconde partie plus subjective, Michel Houellebecq pose ce désolant constat : la liberté de penser retrouvée par certains intellectuels ainsi que leur renoncement au titre de philosophe ne suffit pas à faire d’eux des penseurs brillants. Ils sont moins inintéressants que leurs prédécesseurs, car ils s’efforcent de s’exprimer clairement sur des sujets de société qu’ils maîtrisent — retour du religieux, communautarisme, globalisation, plus généralement sur tout ce qui se rattache à la problématique identitaire ; ainsi, une partie conséquente des nouvelles mœurs sociales et des mouvements géopolitiques est bien couverte. Mais l’autre partie soumise aux avancées scientifiques et techniques qui travaillent l’humanité en fond et préparent son futur demeure pratiquement inconsidérée.

Il affirme à propos de sa génération que les écrivains, moins dépendants que les intellectuels de systèmes de pensée logiques et politiques et s’intéressant davantage aux inconscients de masse et aux comportements individuels, ont mieux perçu que leurs confrères l’évolution du monde. Il s’inclut aux côtés de Maurice G. Dantec et de Philippe Muray en tant que « libérateur de pensée » et spécifie pour chacun d’eux leur apport en matière d’idées. Dantec a prévu et expliqué l’avènement d’un djihadisme mondial et les balbutiements du transhumanisme machinique ; Muray a pressenti et expliqué le retour au matriarcat et une sorte de nouvelle bonne humeur obligatoire ; Houellebecq a prédit et expliqué le transhumanisme biologique et la soumission démographique qui doit se produire à long terme, après que les populations en lutte se soient lassées de la violence et du chaos.

Il précise que nombre de ses idées et de celles de Philippe Muray sont contenues dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville qui en voyant s’émanciper la civilisation américaine avait pressenti les vices inhérents aux régimes démocratiques européens, monarchiques dans leur ADN. Ce que je note ici, c’est que le seul écrivain aux idées entièrement neuves reste celui qui s’est plus que les autres permis des excursions au cœur du développement de la technique et qui s’est exilé en territoire américain, c’est-à-dire Maurice G. Dantec.

Contrairement aux réactionnaires, je crois à la notion de progrès, et contrairement aux progressistes je le suppose à valeur négative : comme le bonheur qui chez Schopenhauer se définit par une absence de malheur, je perçois le progrès comme une absence de chaos. De la même façon que le malheur est la tendance naturelle de la vie, le chaos est la tendance naturelle des sociétés et tout ce qui parvient à le contenir peut être affublé du terme de « progrès ». Les progressistes actuels, banale dégénérescence des Possédés de Dostoyevski, connaissent bien cette nécessité constante d’adaptation à la poussée démographique et l’exploitent afin d’imposer tout ce qui peut leur procurer des avantages personnels ; parmi eux, très peu de convaincus et beaucoup de mercenaires tirant profit des idées qu’ils diffusent. Je ne ferai pas la liste ici des progressistes possédés ni de leurs idées, on y passerait la nuit.

Pour les combattre, Houellebecq espère un réveil du milieu intellectuel français malgré un avachissement notoire au 20e siècle ; je mise plutôt sur une prise directe du relais par les romanciers, dans une persistance de la configuration actuelle. La durée caractéristique d’un saut générationnel diminuant sans cesse, les domaines de la connaissance (scientifique et culturelle) se ramifiant et se séparant les uns des autres, il semble désormais inenvisageable, dans le temps imparti d’une vie humaine de longévité moyenne, d’appréhender le monde sous un angle prioritairement rationnel ; d’ailleurs, la métaphysique n’est déjà plus possible et le philosophe est une espèce éteinte. En revanche, l’entendement de l’être humain conserve une capacité d’observation, de perception de ce qui se trame autour de lui et sa raison celle de retranscrire avec le plus de clarté et d’honnêteté possible, attitude plus propre au romancier qu’à l’intellectuel ; c’est donc ainsi, à mon avis, que la vérité pourra continuer à garder voie au chapitre.