Pierre

2 min. lec.
Print Friendly, PDF & Email

« Et j’suis la pomme pourrie qui s’écarte du panier
J’nique ma solitude tant que les poches sont bien accompagnées »

PNL, Le Monde Chico

Pierre vit à Montmartre dans un T2 de 40 m2 en location, il a vingt-sept ans, est célibataire. Consultant pour un cabinet spécialisé en capital-risque proche d’Opéra, il porte : montre Mauboussin, chemise Pierre Cardin, parfum Kenzo. Il aime la fusion acquisition ; aider une entreprise à en absorber une autre, c’est un peu comme « faire s’écrouler un mur obsolète » – ou plutôt, ce serait comme « abattre une cloison à l’intérieur d’une vaste maison, afin de la rendre plus lumineuse ». Son contrat est déjà honoré par la participation active à trois vastes opérations de rachat.

Après une journée de bureau bien chargée, il pédale en danseuse sur un modèle de vélo électrique au design futuriste – station iPhone intégrée sur le guidon, éclairage automatique. Il écoute souvent PNL, leur premier hit surtout, Le Monde Ou Rien. L’énergie qui se dégage de ce rap lui plaît ; il s’identifie facilement à ces deux types soignés et sexy, rebelles en pleine réussite, en dépit de leurs références mystérieuses et du gap social évident qui les sépare.

Ces derniers temps, Pierre sent quelque chose se modifier en lui, sans être pour autant capable de préciser la nature de cette chose. En effet, il lui arrive régulièrement, en franchissant le seuil de son appartement, de se diriger vers le canapé pour s’asseoir ; il n’enlève pas sa veste, il n’enlève pas ses chaussures, il n’allume pas la télé. Il fixe le mur blanc en face de lui, le point exact où la peinture s’effrite. Cet interlude peut durer plusieurs secondes, une ou deux minutes peut-être.

Trois mots se mettent à flotter dans son esprit :

TU
ES
CELA

Il tente de comprendre en vain pourquoi cette phrase, qui semble n’avoir aucun sens, fait irruption dans son univers mental. Mais l’affirmation résonne comme une sentence :

TU
ES
CELA

Il a peur, il ne bouge plus ; l’environnement s’aplatit, le relief des objets qui l’entourent s’évapore. S’il était contraint de décrire ce moment, il dirait que « l’univers perd une de ses dimensions ». À un moment, il ressent une espèce de joie, très excitante. Mais la sensation le ramène à la réalité et c’est comme si le temps s’était arrêté.

Il se lève, ouvre un Coca ou presse un grand jus d’orange, et reprend la suite de ses activités normales. Séries Netflix, navigation sociale, home fit… Il passe à autre chose.

La semaine dernière cependant, une de ces absences bizarres s’est développée d’une façon plus complexe qu’à l’accoutumée : après une demi-heure de contemplation hébétée, il s’est redressé, a marché en direction du mur. Il s’est concentré sur ce point précis du pan où la peinture s’effrite, et lui a asséné un coup violent, parfaitement orthogonal. Il s’est brisé deux phalanges, celles du majeur et de l’annulaire droit. La soirée s’est poursuivie aux urgences.

Pierre ne trouve aucune explication concrète à l’incident ; alors il ment, en évoquant une maladresse à vélo.