Les problèmes techniques de la marine française et ses conséquences

3 min. lec.
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Le théâtre des opérations, Maurice G. Dantec, 1999
Manuel de survie en territoire zéro — Printemps 1999

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Je comprends parfois la profonde mélancolie politique des Québécois, cette nostalgie du rêve englouti d’une Amérique française. Nul doute en effet que tout le drame de notre nation, là-bas sur le vieux continent des origines, comme ici, sur le nouveau des « destinées manifestes », provient de cette conquête du monde perdue, perdue à cause d’une marine adverse bien plus forte, et de nos propres politiciens, évêques et courtisans, bien plus étroits et plus faibles d’esprit.

Il y a deux ou trois éléments fondamentaux qu’il faut garder en tête pour comprendre nos défaites successives face à l’Empire britannique tout au long des règnes de Louis XIV et de Louis XV :

Le catholicisme en est un qui à lui tout seul suffirait largement. Mais il mériterait bien plus que les quelques paragraphes avec lesquels je peux ennuyer mon lecteur.

Les autres sont de simples faits techniques, ils sont plus aisés à manœuvrer sur ce type de distance. Ils proviennent d’un certain nombre d’institutions que les Britanniques inventèrent en quelques décennies, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, pendant le règne de notre fameux « Roi-Soleil », institutions qui leur donnèrent rapidement la suprématie. Parmi elles, le fait que tout acte de propriété n’est jamais qu’une concession temporaire (de 99 ans) et que toute propriété en déshérence ou en faillite revient donc au bout d’un temps à la Couronne. Si bête que cela puisse paraître, cela obligea tout bonnement les aristocrates anglais à travailler. À faire fructifier pour de bon leurs domaines, leurs actifs, leurs entreprises. À inventer le business. Les compagnies d’assurances. Les sociétés par actions. La Bourse.

En échange de quoi les barons anglais et la bourgeoisie dynamique qui naissait dans leur sillage s’empressèrent de faire adopter l’idée d’une monarchie constitutionnelle et d’un Parlement aux pouvoirs étendus face à l’exécutif royal et en profitèrent pour faire adopter, dès 1650, le Navigation Act, destiné à leur assurer la suprématie navale.

Les Français sont intimement persuadés que c’est la révolution de 1789 qui apporta au monde la lumière de la démocratie et de la séparation des trois pouvoirs. C’est non seulement faux sur le plan de la vérité factuelle (cette douce république ne dura que trois ans, avant que les protobolcheviks ne s’en emparent et la conduisent droit dans le mur du totalitarisme), mais aussi sur le plan de la vérité chronologique : les Américains de 1776, déjà, s’inspiraient des principes politiques qui furent mis en place en Angleterre après le règne troublé des Stuarts et de Cromwell, sous celui de Guillaume d’Orange, et ce dès les années 1690.

C’est à la même période que la flotte britannique, déjà supérieure sur le plan de la quantité, va entreprendre une série d’innovations techniques qui lui permettra de distancer sans coup férir tous les autres navires de l’époque, français, hollandais, portugais, espagnols.

L’une de ces innovations naquit d’une simple observation que pouvaient établir tous les navigateurs du monde, en particulier ceux qui naviguaient sur les mers du Sud, lignes et territoires les plus convoités d’entre tous : lorsqu’un navire à la quille de bois voyageait de longs mois dans les eaux tropicales ou équatoriales des Caraïbes, des Indes, du Brésil, des Philippines ou du golfe de Guinée, cette structure immergée finissait par accueillir des colonies d’animalcules de type corallien qui s’y aggloméraient et alourdissaient au final le bâtiment de plusieurs tonnes !

La marine française ne daigna pas s’attaquer de façon sérieuse au problème, la Navy, si. En recouvrant simplement la quille de fines plaques de cuivre ou de laiton, on créait une protection efficace, et qui n’alourdissait pas le navire au départ de façon rédhibitoire. Surtout au vu des gains de poids, d’hydrodynamisme et de stabilité réalisés à l’arrivée. Simple projection économique. Arguments qui furent rejetés ensuite par l’establishment militaire français qui considéra, lui, que tout ajout de métal sur la quille des bateaux ne pouvait qu’en affaiblir les performances. Simple rectitude planificatrice. Conclusion ? À partir de la fin du XVIIe siècle, la France ne gagne plus une seule bataille navale contre la marine anglaise. Elle perd ses possessions aux Indes, se fait distancer dans la course vers l’ouest en Amérique du Nord, expulser de toutes les mers australes, et reste cantonnée au Moyen-Orient et à l’Afrique (soit à l’Ancien Monde). Le rêve d’un empire circumplanétaire français s’éteint par signaux successifs, de la baie d’Hudson aux Plaines d’Abraham, de Chandernagor à la mer des Sargasses, pour le compte d’une dynastie absolutiste stupide, entourée de cardinaux syphilitiques et de nobliaux dégénérés qui ne dépareraient pas une célèbre discothèque du VIIIe arrondissement, jusqu’à ce que la nation tout entière, ruinée par tant de désastres, ne finisse par disparaître sous l’ombre de la guillotine et de l’Être suprême, pour exploser, telle l’étoile à la dernière minute de sa magnitude devenant nova ou supernova, dans le baroud d’honneur magnifique et terriblement inutile de Napoléon Bonaparte.

Les républiques qui suivirent, et le XXe siècle l’a je crois amplement prouvé, ne sont jamais parvenues à surpasser ce mortel échec. Qu’on le veuille ou non, la France a créé les conditions de son expansion mondiale alors que le match était déjà terminé.

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