La réalité de la réalité

2 min. lec.
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Le royaume, Emmanuel Carrère, 2015
IV Luc — Chapitre 46

[…]

Longtemps, j’ai pensé que je terminerais ce livre sur la parabole du fils prodigue. Parce que je me suis souvent identifié à lui, quelquefois – plus rarement – au fils vertueux et mal-aimé, et parce que j’atteins l’âge où un homme s’identifie au père. Mon idée était de montrer Luc, après une longue vie de voyages et d’aventures, rentrant enfin chez lui, dans une lumière dorée de soleil couchant, de paix automnale, de réconciliation. On ne sait rien du lieu ni de la date de sa mort, mais je l’imaginais mourant très vieux et, à mesure qu’il approche de la fin, retrouvant son enfance. Souvenirs lointains, perdus et soudain plus présents que le présent. Souvenirs minuscules et immenses, comme le Royaume. Le chemin qu’il prenait, tout petit, pour aller chercher le lait à la ferme, il lui semblait très long, en fait il était court, mais il devient long de nouveau, comme s’il avait mis toute sa vie à le parcourir. Au début du voyage la montagne a l’air d’une montagne, pendant le voyage elle n’a plus du tout l’air d’une montagne, à la fin du voyage elle a de nouveau l’air d’une montagne. C’est une montagne, du haut de laquelle on voit enfin tout le paysage : les villages, les vallées, la plaine qui s’étend jusqu’à la mer. On a parcouru tout cela, peiné sur le chemin, maintenant on y est. Un dernier trille d’alouette s’élève dans le rougeoiement du couchant. La brebis rentre dans l’enclos. Le berger ouvre pour elle le portillon. Le père accueille le fils dans ses bras. Il le couvre d’un vaste manteau pourpre, bien chaud, bien doux, comme dans le tableau de Rembrandt. Il le berce. Le fils s’abandonne. Il ne risque plus rien. Il est arrivé à bon port.

Il ferme les yeux.

Cela me plaisait, ce dernier chapitre. Sauf que.

Sauf qu’il ne faudrait pas seulement fermer les yeux mais aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre, derrière la cantate de Bach qui s’impose pour le générique de fin, les aigres récriminations du fils aîné : « Et moi, alors ? Moi qui me suis donné de la peine et qui n’ai rien ? » Elles sont laides, ces récriminations, elles sont mesquines, mais le malheur est rarement beau et noble. Elles gâchent l’harmonie du concert, et c’est l’honnêteté de Luc de ne pas les gommer. Le père n’a rien de bien convaincant à y répondre. L’histoire de la brebis égarée, qui est la matrice de celle-ci, Matthieu dit que Jésus la raconte en tenant un enfant dans ses bras et qu’il la conclut par ces mots : « Ainsi votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits se perde. » Luc n’ajoute rien de tel. Luc l’indulgent, le tiède, le conciliant, dit que c’est une des lois du Royaume : certains se perdent. L’enfer existe, où sont les pleurs et les grincements de dents. Le happy end aussi, mais pas pour tout le monde.

Un sage indien parle du samsara et du nirvana. Le samsara, c’est le monde fait de changements, de désirs et de tourments dans lequel nous vivons. Le nirvana, celui auquel accède l’éveillé : délivrance, béatitude. Mais, dit le sage indien, « celui qui fait une différence entre le samsara et le nirvana, c’est qu’il est dans le samsara. Celui qui n’en fait plus, il est dans le nirvana ».

Le Royaume, je crois que c’est pareil.

[…]