J’ai retourné The Falling Man

2 min. lec.
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E n septembre 2001, je rentre au collège — souvenir plutôt heureux : je suis bon élève, à l’aise physiquement, et j’aborde la sixième avec une certaine confiance en moi pour ce que ça vaut à cet âge. Le 11 en milieu d’après-midi, la prof d’anglais nous annonce l’attaque terroriste contre le centre d’affaires new-yorkais ainsi que divers points stratégiques du territoire américain. Je n’ai alors jamais entendu parler ni des Twin Towers, ni du World Trade Center, ni même de Manhattan. Encore moins du Pentagone.

Dans ma classe, il y a deux sœurs jumelles, Manon et Lisa, de véritables demi-portions ; elles fêtent leur anniversaire ce 11 septembre. La classe ne se connait pas encore et l’évènement crée autour d’elles une attention particulière et bizarre.

À seize heures je rentre chez moi à pied, il fait très beau ; une première tour s’écroule alors que je suis toujours en chemin. Lorsque j’arrive à la maison, je prends place devant le téléviseur à tube cathodique que possèdent mes parents. Il est logé dans un meuble rectangulaire en faux bois aux côtés de la chaîne hi-fi familiale (un cadeau de mariage).

D’abord, je vois Pujadas animant un plateau d’informations spéciales, puis des images sont diffusées par-dessus les analyses politiques. Le ciel est bleu, la trajectoire de l’avion est courbe, une boule de feu émerge de la tour. Je ne crois pas avoir songé aux victimes de ces attentats, encore moins à leurs conséquences historiques, mais plutôt à l’aspect plastique de ces images : la tôle des engins broyée entre les parois de verre et d’acier, les réservoirs qui explosent, l’épaisse fumée qui monte. De la physique-chimie à très grande échelle.

Ensuite, on annonce que la seconde tour a implosé ; je suis en train de découvrir sans le savoir, avant même d’avoir lu un de ses romans, l’univers de J.G. Ballard. Je reste longtemps assis hypnotisé par le flux de photons sans comprendre les commentaires. Sur les images qui tournent en boucle, on discerne des sortes de gouttes noires en train de tomber lentement le long des tours. Les journalistes expliquent que des employés sautent dans le vide par désespoir — ma fascination redouble d’intensité : au troisième millénaire, des gens meurent en direct à la télévision.

Je reviens parfois à la photographie qui a immortalisé ce moment, The Falling Man, afin de retrouver le même vertige. Le calme qui se dégage de ce travailleur en costume chutant le long d’une paroi aux motifs géométriques dans une posture « machine à café » la tête en bas m’apparaît toujours comme le point d’entrée de l’ère dans laquelle je suis destiné à vivre. Cette photo est plus qu’un tableau de Magritte, plus que surréel, elle est hyperréelle. Je vous propose une expérience : téléchargez la photo, faites-la pivoter à 180°, contemplez-la ; zoomez sur la silhouette jusqu’à bien distinguer les pixels.

J’ai oublié ce que j’ai fait ensuite ; mes devoirs d’anglais, de la lecture, des jeux sur Game Boy ? Je me demande surtout ce que j’ai pu penser, quelles analyses je me suis fabriquées ce jour-là, quelles paroles aussi mes parents ont prononcées pour exprimer leur sentiment sur le sujet ; mais tout cela aussi, je l’ai oublié.

 The Falling Man, a photograph by Richard Drew for the Associated Press.  
 A man falls to his death from the World Trade Center during the September 11 attacks.

The Falling Man, a photograph by Richard Drew for the Associated Press.  
A man falls to his death from the World Trade Center during the September 11 attacks.