Elliott

2 min. lec.
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« Clip it together
Try to keep and staying alive
And to keep and staying alive
Staying alive, staying alive »

Mondodek, Alive

Elliott termine son footing dans le parc des Loges, à Évry. Il vient tout juste d’y déménager mais ne se sent nullement dépaysé : il a grandi à Rungis à quelques kilomètres de là. Contre toute attente, il est devenu professeur de philosophie ; après une première année de stage dans l’académie de Versailles, le ministère de l’Éducation nationale l’a envoyé, par un jeu de mutations hasardeuses, faire ses gammes au Lycée Georges Brassens de la préfecture de l’Essonne.

Sur un pan de mur brisé qui bordait certainement le skatepark aujourd’hui disparu, il peut lire l’inscription suivante, en lettres capitales : « YOUTUBE M’A TUER ».

En dépit de la faute de conjugaison, il perçoit dans cette assertion le surgissement sincère d’une réflexion naissante, philosophique, du moins esthétique, et il ne peut s’empêcher de songer avec une certaine nostalgie aux années de sa vingtaine et aux innombrables samedis soirs qu’il a cramé au Métropolis, le club qui servit de berceau au mouvement quasi mort-né de la Tecktonik.

En 2002, peut-être 2003, il ne se souvient pas, les premiers danseurs ont commencé à se manifester sans bien comprendre ce qu’ils étaient en train de mettre au point. L’absence de gestuelle et de style codé associé à la musique électro de l’époque se faisait sentir, c’est vrai, mais bon, ce n’était pas non plus un réel sujet de discussion — tout s’est développé au fil des semaines, avec et malgré eux, sans plan, sans théorie ; des concours se sont organisés, des personnalités ont émergé. Lui et ses potes assistaient en fait depuis les premières loges à la naissance d’une sous-culture : au sommet du phénomène, soit le moment précédant sa médiatisation, un type de sa bande, Mathieu, est même parvenu à remporter quelques confrontations avec Jey-Jey, le gars qui allait par la suite devenir la figure de proue du mouvement.

Ce temps d’innocence et de liberté semble pour lui à jamais disparu. Et puis, comme le stipule ce graffiti étrange, YouTube les a tués : quelques clips de garage ont commencé à tourner sur la plateforme de streaming qui venait alors d’être reprise par Google — aujourd’hui la firme Alphabet — et sont devenues les premières vidéos virales de la communauté d’utilisateurs français. Après que le propriétaire du club ait déposé la marque, le groupe TF1 a racheté les droits ; deux ou trois tubes ont squatté le top 50 le temps de dire « ouf », puis une réputation de ringard s’est répandue sur eux telle une traînée de poudre — un peu comme celle qui avait pu atteindre le phénomène disco et John Travolta en particulier, trente ans plus tôt.

C’est loin derrière, à présent, pense-t-il en reprenant le chemin de son appartement. Il se demande quand même ce que sont devenus ses potes ; il avait en effet coupé les ponts au début de ses études. Au sol git une carte d’identité, celle d’une fille née en 1987, une dénommée Sarah. « Branlable », lâche Elliott à voix haute comme unique commentaire sur sa trouvaille. Il fourre la carte dans sa poche en prévoyant, une fois revenu chez lui, de la stalker sur les réseaux.