Dérapage en cours de français

2 min. lec.
Print Friendly, PDF & Email

Les particules élémentaires, Michel Houellebecq, 1998
Deuxième partie : Les moments étranges — Chapitre 14

[…]

À nouveau, je me suis mis à y croire. Pendant les deux semaines suivantes je lui ai parlé, je l’ai invitée à venir au tableau. Elle répondait à mes regards, elle n’avait pas l’air de trouver ça bizarre. Il fallait que je me dépêche, on était déjà début juin. Quand elle retournait à sa place, je voyais son petit cul moulé dans son jean. Elle me plaisait tellement que j’ai arrêté les putes. J’imaginais ma bite pénétrant dans la douceur de ses longs cheveux noirs ; je me suis même branlé sur une de ses dissertations.

Le vendredi 11 juin elle est venue avec une petite jupe noire, le cours se terminait à six heures. Elle était assise au premier rang. Au moment où elle a croisé ses jambes sous la table, j’ai été à deux doigts de m’évanouir. Elle était à côté d’une grosse blonde qui est partie très vite après la sonnerie. Je me suis levé, j’ai posé une main sur son classeur. Elle est restée assise, elle n’avait pas l’air pressée du tout. Tous les élèves sont sortis, le silence est retombé dans la salle. J’avais son classeur à la main, je parvenais même à lire certains mots : “Remember… l’enfer…” Je me suis assis à côté d’elle, j’ai reposé le classeur sur la table ; mais je n’ai pas réussi à lui parler. Nous sommes restés ainsi, en silence, pendant au moins une minute. À plusieurs reprises j’ai plongé mon regard dans ses grands yeux noirs ; mais, aussi, je distinguais le moindre de ses gestes, la plus faible palpitation de ses seins. Elle était à demi tournée vers moi, elle a entrouvert les jambes. Je ne me souviens pas d’avoir accompli le mouvement suivant, j’ai l’impression d’un acte semi-volontaire. L’instant d’après j’ai senti sa cuisse sous la paume de ma main gauche, les images se sont brouillées, j’ai revu Caroline Yessayan et j’ai été foudroyé par la honte. La même erreur, exactement la même erreur au bout de vingt ans. Comme Caroline Yessayan vingt ans plus tôt elle est restée quelques secondes sans rien faire, elle a un peu rougi. Puis, très doucement, elle a écarté ma main ; mais elle ne s’est pas levée, elle n’a pas fait un geste pour partir. Par la fenêtre grillagée j’ai vu une fille traverser la cour, se hâter en direction de la gare. De la main droite, j’ai descendu la fermeture éclair de ma braguette. Elle a écarquillé les yeux, son regard s’est posé sur mon sexe. De ses yeux émanaient des vibrations chaudes, j’aurais pu jouir par la force de son seul regard, en même temps j’étais conscient qu’il fallait qu’elle esquisse un geste pour devenir complice. Ma main droite s’est déplacée vers la sienne, mais je n’ai pas eu la force d’aller jusqu’au bout : dans un geste implorant, j’ai attrapé mon sexe pour lui tendre. Elle a éclaté de rire ; je crois que j’ai ri aussi en commençant à me masturber. J’ai continué à rire et à me branler pendant qu’elle rassemblait ses affaires, qu’elle se levait pour sortir. Sur le pas de la porte, elle s’est retournée pour me regarder une dernière fois ; j’ai éjaculé et je n’ai plus rien vu. J’ai juste entendu le bruit de la porte qui se refermait, de ses pas qui s’éloignaient. J’étais étourdi, comme sous l’effet d’un immense coup de gong. Cependant, j’ai réussi à téléphoner à Azoulay de la gare. Je n’ai aucun souvenir du retour en train, du trajet en métro ; il m’a reçu à huit heures. Je ne pouvais pas m’arrêter de trembler ; il m’a tout de suite fait une piqûre pour me calmer.

[…]