Chronique en cage

5 min. lec.
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Watching my life, passing right in front of my eyes
Hell of a story, or is it boring?
Can’t claim to care, never been reluctant to share
Passing out pieces of me, don’t you know nothing comes free?

Mac DeMarco — Salad Days

J’ai commencé à suivre cette affaire de virus avec les médias européens, soit à partir de la mi-janvier — même si elle avait été contenue sans gravité, l’évolution d’une épidémie méconnue enflammant un pays tel que la Chine de 2020 me semblait sans doute instructive, et puis j’avais l’esprit tourné vers les actualités Hong-Kongaises ; j’ai donc lu plusieurs articles, visionné des captations amateurs des marchés de viande de Wu-Han, d’autres d’hôpitaux chinois… bref.

Bien que je sois de nature plutôt paranoïaque sur ces sujets et que j’aie pressenti qu’un truc crispant pendait au nez des Européens, je n’ai pas cru bon de l’anticiper concrètement (du genre faire le ménage chez moi, acheter un stock de masques et de gel, réorganiser mon travail, etc.) et, à l’instar de tout le monde ou presque, je me suis fait surprendre par la soudaineté du phénomène ici en France. J’ai observé passivement, avec d’autres j’imagine, le débat se polariser entre complotistes, pour qui rien ne se passe, et collapsologues, pour qui tout advient, pendant que les frontières passoires de l’Europe accueillaient en silence un nouveau colonisateur couronné dont la dimension avoisine le nanomètre.

Le malaise qui se dégage de cette scission, en fait, c’est qu’elle prend une tournure politique et que le problème reste essentiellement scientifique ; on s’affronte sur la base de perceptions et d’émotions alors qu’une réflexion biologique et démographique neutre devrait conduire les gens à se mettre à peu près d’accord, comme les Chinois ont su le faire chez eux d’ailleurs, au moins sur les mesures à prendre.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des comptes sanitaires et économiques, j’imagine que la responsabilité reposera de fait sur le dos des élites au pouvoir et non sur celui de la population dont le comportement irrationnel, stupide parfois, est excusable par l’éducation et la culture qu’on lui propose et les miettes de perspectives qu’on lui jette. Le déni de réel est un système de défense psychologique bien connu qui fonctionne à toutes les échelles, de celle de l’individu à celle d’une population, en passant par la famille et la communauté. Toute cette histoire, à mon avis, est donc révélatrice de la pauvreté de la pensée rationnelle courante, mais bon — les racines du mal sont profondes et le sujet m’ennuie trop.

J’aime plutôt la réaction entre le phénomène microsensible de virus et la macrodynamique du globalisme actuel et la manière dont une épidémie à peine plus performante que les autres parvient à déstabiliser le système de bout en bout ; c’est une respiration pour moi, car ça me confirme le caractère confus de la société dans laquelle je suis balloté et la subtilité de l’équilibre sur lequel elle continue de tourner plus ou moins rond, chaque jour de cette vie occidentale fatigante et désespérante, en attendant que la démographie démentielle du troisième millénaire finisse par tout diluer et que l’humanité puisse repartir à zéro.

J’ai l’impression que la masse d’aujourd’hui ne dispose ni de l’intuition ni de la sensibilité nécessaire à l’appréhension de la mécanique générale — pas d’imagination, en gros — même si je doute que c’eût été jadis le cas. Je soupçonne que l’atmosphère fut similaire lors de la plupart des pandémies de l’histoire moderne et peut-être de l’histoire tout court ; la peste de Marseille en 1720 est assez ressemblante, par exemple : corruption, commerce international, mauvaise attitude des foules, etc. Je me suis décidé à rester à Paris en me souvenant de l’erreur fatidique des habitants, à cette époque, qui avaient fui la ville et répandu la peste dans les campagnes alentour.

La seule dimension qui ait probablement changé, à mon avis, c’est le peu d’empathie général à l’encontre des personnes âgées, qui sont les principales concernées, avec les personnes handicapées, les malades graves. Même si ce n’est jamais explicite, moi, ce que je perçois en fond, c’est une vaste rumeur du style : « on dirait que ça ne tue que les fragiles, c’est dans l’ordre des choses, moi je suis jeune et en forme, c’est cool » ; et je peux comprendre la sensation de vacances qu’éprouvent certains — le salariat est un progrès par rapport à l’esclavagisme, c’est indéniable… mais au fond du fond, n’est-ce pas un peu la même chose ? Quand même, si j’étais toujours prisonnier d’une entreprise, ce qui pourrait très bien survenir à nouveau un de ces jours, j’organiserais ma liberté éphémère plus décemment.

Maintenant que le début de l’aventure est officiellement acté par l’état via notre beau président, notre cher président qui se montre de plus en plus beau à chaque épisode, avec des yeux si bleus, tout bleus, je me pose toute une liste de questions étranges que je n’avais pas en tête en observant de loin le confinement chinois :

  1. les filles qui portent de faux ongles en train de gondoler — quelle est la solution ? C’est une vraie question, je veux comprendre.
  2. est-ce que les utilisateurs de Tinder vont finalement accepter le videodating, que je suggère depuis deux ans sans succès ? Y aura-t-il des actes sexuels organisés sans attestation gouvernementale ?
  3. les familles où règnent la violence, la pédophilie vont-elles imploser sous l’effet du confinement ? Y aura-t-il des meurtres imprévus, des révoltes inespérées ?
  4. les animaux sauvages vont-ils être tentés d’aborder les villes désertes, maintenant qu’on peut y entendre le doux chant des oiseaux ?
  5. comment les toxicos à sec vont-ils se démerder ? Les cigarettes, les drogues en général ne pourraient-elles pas être considérées par la loi comme des produits de première nécessité, puisqu’elles le sont dans la pratique ?
  6. les terroristes islamistes vont-ils profiter de la mobilisation des forces de l’ordre pour organiser des attentats de sortie de crise ? Comment vivent-ils cet affaiblissement général des sociétés qu’ils haïssent ?
  7. les Chinois, les Russes maquillent-ils leurs statistiques épidémiques ? Sinon, pourquoi l’Europe a-t-elle déjà autant de morts ? Nos systèmes de santé sont-ils à ce point en retard ?
  8. pourquoi le bitcoin qui est supposé se comporter comme une réserve de valeur a-t-il plongé avec tous les autres actifs à risque le jour du crash ? Et puisqu’il s’en remet déjà bien, doit-on parler d’un simple manque de maturité de la part de ses utilisateurs, ou d’une manipulation des cours par quelques baleines ?
  9. la criminalité dans les banlieues, la périphérie, les zones de vide, là où les patrouilles ne se rendront pas, va-t-elle augmenter, va-t-elle diminuer ?
  10. combien d’argent facile peut-on se faire en se présentant comme cobaye d’un futur vaccin ?
  11. comment Pornhub va-t-il s’organiser pour profiter de la crise ? Les prolongements de semaine d’essai vont-ils se transformer en mois gratuits ? Les couples amateurs vont-ils vlogguer leur confinement sexuel ?
  12. les écologistes radicaux parviennent-ils à faire le lien causal qui existe entre le caractère agressif de la nature et les crises sanitaires mondiales ?

Chez moi, j’avoue être bien à mon aise : la résidence dans laquelle je loue un studio est pourvue d’un large parc privé, le studio possède une vue élevée et dégagée sur la ville, mon immeuble a un accès direct dans le supermarché Carrefour via mon ascenseur : je descends faire mes courses en chaussons, les rayons sont déserts. En période saine, je travaille en ligne et je ne parviens pas vraiment à fréquenter les gens ; alors, qu’est-ce qui va changer pour moi ? On dirait que j’ai organisé mon existence entière pour être tranquille dans ces moments qui ne surviennent pourtant qu’une ou deux fois au cours d’une vie… c’est un peu triste. Par chance, mon amie peintre Nancy est restée ici avec son chat siamois ; les jours seront moins longs que d’habitude et je pense à tous les gens seuls, vraiment seuls, qui n’ont rien hormis leur travail, et que j’encourage à lire, à lire n’importe quoi, pourvu que ça leur plaise. C’est ce qui marche le mieux.