Chronique en cage (suite)

6 min. lec.
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« Tout le malheur des hommes vient d’une chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »

Blaise Pascal — Pensées

Pour payer mon loyer à Paris (T1bis/28m2 • 860 € • 75 013) je propose depuis quelques mois des cours de maths et de physique-chimie en ligne. Le rapport d’autorité avec les ados se fait moins central que lors d’un cours en salle : je mute les plus turbulents au clic, je chuchote pour ne pas déranger ceux qui s’endorment derrière leur webcam… les démonstrations se succèdent dans le calme de mon casque semi-ouvert. Je lisais l’autre jour le témoignage d’un lycéen se vantant d’avoir pu se branler sur le visage d’une camarade à travers la vignette Zoom sans se faire griller, ni par le prof, ni par ses potes — les années filent à un rythme intolérable.

Les précédentes semaines conduites entre les dizaines d’heures de télétravail, les contraintes logistiques et les questions de santé m’ont épuisé ; mon propriétaire ne fait pas de remise gracieuse de loyer, je ne suis pas éligible aux allocations chômage. Pourtant, je ressens toujours malgré la peine éprouvée à l’égard des vieux, des affaiblis, des soignants, l’arrêt de la machine sociale comme une forme de respiration. Je crois que certains mouvements de protestation, cinquante ans plus tôt, étaient parvenus à générer des atmosphères sociales très particulières, mais pour notre génération, une telle période d’immobilité restait à mon avis inespérée. Maintenant, j’ai des envies de rebonds pandémiques et de confinements en série alors même que des gens que j’aime se trouvent mal à l’aise.

En relisant la chronique précédente, je regrette que mes premières interrogations d’assigné à résidence n’aient porté ni sur l’agriculture connectée, ni sur la lutte contre le vieillissement ou la contraception naturelle, encore moins sur l’informatique quantique, bref, à ce qui permettrait à l’humanité de franchir le palier technique supérieur dont la nécessité se fait chaque jour un peu mieux sentir ; j’ai pensé à la téléréalité, aux darknets, aux rencontres en ligne, à l’humour, au terrorisme. Si je ne me sens pas directement préoccupé par ces réalités, je dois aussi reconnaître qu’elles sont en passe de s’imposer comme les ingrédients primaires du monde globalisé en cours et à venir ; un monde où les comportements humains paraîtraient moins influencés par les innovations technologiques et les nouveaux paradigmes métaphysiques que par la dissidence d’une image numérique sexualisée au maximum, d’un internet libéré de l’état de droit et de religions millénaires régénérées. Un grand village mondial progressant à tâtons dans un technopolar moyenâgeux où les derniers artistes et philosophes authentiques, désormais trop normaux et trop savants pour leur époque, font place aux nouveaux protagonistes transgressifs incarnés par les influenceurs, les djihadistes et les super geeks. Comme dans Sin City.

Je m’excuse par avance de la tournure théorique qu’est en train de prendre ce billet, mais voilà : je n’ai pas grand monde à qui soumettre mes réflexions — il serait stupide de ma part de taire ce qui me trotte dans la tête sous prétexte que ce soit trop cérébral ou trop spéculatif. Si ça n’intéresse au final que peu de personnes, ce sera au pire, disons, une bouteille à la mer, et je promets d’être le plus synthétique qui soit. Admettons que mes suppositions soient les bonnes, et penchons-nous sur la problématique romanesque qui en découle.

Je crois toujours qu’il soit possible d’écrire le roman de l’unimonde humain où l’hégémonie occidentale n’existe plus, où les cultures se voient une à une réinitialisées, où les différences biologiques mêmes sont écrasées par la rage d’égalité qui parcourt les populations ; mais je reconnais ici une croyance d’ordre exclusivement littéraire qui vient contraindre mon entendement : si l’art romanesque est bien celui d’extraire les identités du monde pour donner vie à des personnages que j’appellerai volontiers « animaux sociaux de type humanoïde » et que parallèlement, la notion même d’identité se trouve peu à peu engloutie dans les tréfonds de phénomènes massifs que nous sert la démographie du 21e siècle, alors le roman, du moins celui à vocation sociologique, se présente peut-être déjà comme une forme d’expression écrite obsolète. C’est un problème d’échelle, de rapport entre l’amplitude du monde courant et la capacité d’un esprit singulier à le synthétiser grâce à l’imaginaire qui lui appartient. La même difficulté se présente à la physique théorique de nos jours : rien n’interdit l’apparition de nouveaux Einstein, de nouveaux Bohr, qui par ailleurs foisonnent probablement par dizaines à l’heure qu’il est, car le génie n’a pas d’époque et nous sommes très nombreux ; mais pour formuler la théorie du tout, cela suffira-t-il ? Rien n’est moins sûr.

J’en reviens à mon idée : le progrès est une réalité indéniable, mais plutôt que de jouer pour l’humanité le rôle de locomotive qu’on lui prête, il ressemble mieux à une sorte de camion-poubelle balayant nuit et jour la place publique agressée par les forces démographiques, tentant ainsi de prévenir notre histoire de virer à la dévolution irréversible, à un retour de l’homme au sombre état primitif de singe ambulant.

Cette anecdote de faux ongles en particulier était une boutade, bien sûr, et j’imagine que chacun•e d’entrevous qui en porte a trouvé l’astuce de conservation que je ne connais pas ; mais saviez-vous qu’il est pratiquement impossible de commander en ligne chez Sephora ces derniers jours ? L’empire du maquillage ne dispose pas de la manutention nécessaire à l’approvisionnement par livraison de la masse de client•e•s professionnel•le•s et particulièr•e•s qui, malgré les filtres à selfie et l’absence de vie sociale se doit de paraître, aussi bien qu’en période saine, correctement déguisée derrière son écran. Plutôt que de reconnaître son insuffisance, le géant du cosmétique trie les commandes sur le volet, espérant flouer le consommateur et retarder l’émergence de distributeurs concurrents. Cela adviendra pourtant au bout du compte — le maquillage capitalisé semble acquérir un caractère quasi vital pour son utilisateur, et je pense que des êtres humains à l’heure où j’écris sont en train de plonger dans de sévères troubles anxieux à cause d’une mauvaise distribution des produits de soins et beauté, de la même manière que les petits patrons se suicident face aux lourdeurs administratives de l’état de droit. Je relis parfois l’éloge du maquillage de Baudelaire avec fascination : dans le contexte, la réflexion philosophique qui lui est sous-jacente se trouve presque ridiculisée par la soupe inédite d’excentricité et de conformisme mise en avant par Instagram. Que pourrait-il bien constater au milieu de la boutique Sephora du centre commercial Italie 2 ? Quel commentaire pourrait-il nous faire en scrollant les profils de Kiara Amato ou de Sulivan Gwed ? Est-il possible de conserver le goût de l’artifice sans faire un pas de plus vers un cynisme total ? Devrait-on un jour finir par tous se maquiller ?

Les darknets pourraient peut-être alors voler à notre secours en mettant en circulation sur Dream Market ou Haven les crèmes et les lotions devenues inaccessibles : vous entrez sur Tor, vous trouvez votre produit fétiche entre un sachet de weed et une kalashnikov, vous réglez en bitcoins et quinze jours plus tard, il atterrit chez votre gardien. J’ai l’air de plaisanter, et pourtant, j’achète des cryptomonnaies, je ne crois pas ces dernières éternellement réduites à servir de valeur d’échange sur des mafias chiffrées ni d’actifs à risque pour apprenti trader. Je suis convaincu que la technologie blockchain est destinée à révolutionner le domaine des télécommunications, et lorsque je questionne la récente chute du bitcoin coïncidente aux différents krachs de la place boursière mondiale, je tente plutôt de mettre au lecteur la puce à l’oreille que d’obtenir un éclairage. Lorsque les états se pencheront sur la blockchain pour le vote électronique, la certification logistique et les problématiques de liquidité numérique, tous ces tokens qui font rire et pleurer nos économistes les mieux diplômés finiront popularisés puis banalisés par leurs utilisateurs. Le bitcoin est-il un moyen de gagner de l’argent ? Peut-être, mais pas plus intéressant qu’un autre. Les actifs de trading ne manquent pas sur le marché, et en ce moment, c’est plutôt du pétrole qu’il faut acheter. À mon sens, acheter du bitcoin est un geste au moins aussi politique qu’économique ; c’est s’inscrire avec un temps d’avance dans l’organisation future de la société pour éviter de s’y trouver complètement largué d’ici vingt ou trente ans, pour ceux d’entre nous qui élèvent des gosses par exemple ou plus simplement pour ceux qui seront encore en vie, avec ou sans famille. Selon leur habitude historique, les technologies bousculent, parfois même renversent l’ordre social ; elles ne rendent le monde ni pire ni meilleur ; elles le rendent autre en redistribuant les cartes. Encore faut-il savoir piocher.

II me reste plusieurs points à aborder, mais je commence à être long — je terminerai de développer cet embryon d’introduction à ce que je crois voir du Nouveau Monde dans une troisième et dernière chronique en cage. À l’évidence, on reste loin du roman fantasmé, et une difficulté supplémentaire s’ajoute au micmac intellectuel par lequel je me vois contraint de tracer ma route : je ne connais personnellement aucune influenceuse, aucun djihadiste, aucun hacker, aucun acteur porno, aucun livreur, aucun chauffeur. Tous ces personnages prêts à faire tourner le troisième millénaire en bourrique me demeurent physiquement inaccessibles et je me retrouve à les observer au travers d’une dalle de pixels et à les penser ainsi, sur du vide, faisant face au challenge à mon avis inédit qui attend tout aspirant romancier de la branche réaliste. Certains jours, je me lève découragé, persuadé qu’on n’écrit pas la post-humanité qui s’installe ; d’autres j’ai l’impression qu’il suffirait de me coller trois mois à mon bureau pour le pondre d’une traite, si la destinée et l’obstination me l’autorisaient. La vérité se trouve, je l’espère, probablement quelque part entre ces deux impressions…