Changement d’atmosphère au foyer

2 min. lec.
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L’agent secret, Joseph Conrad, 1907
Chapitre 9

[…]

Elle eut aussi cette pensée que M. Verloc était vraiment un père pour le pauvre Stevie. Cela, c’était son œuvre à elle ! Et dans son orgueil tranquille, elle se félicita de la résolution qu’elle avait prise quelques années auparavant, résolution qui lui avait coûté un certain effort et même quelques larmes.

Elle se félicita bien davantage les jours suivants en remarquant que son mari paraissait prendre goût à la société de Stevie. À présent, quand il se préparait à sortir, il appelait à haute voix son beau-frère, comme on siffle le chien de la maison, à quelques nuances près, sans doute.

À la maison, elle surprenait souvent M. Verloc qui observait curieusement Stevie. L’attitude de son mari avait changé ; toujours taciturne, il était cependant moins distrait, et Winnie allait jusqu’à le trouver agité parfois ; à la rigueur, cela pouvait passer pour une amélioration.

Quant à Stevie, il n’allait plus rêvasser au pied de la pendule ; il bougonnait tout seul dans les coins, d’un ton de colère. Et quand Winnie lui demandait : « Que dis-tu, mon petit » ? il se bornait à ouvrir la bouche en clignotant de ses yeux bigles. À ses moments de loisir, quand il se croyait seul, on le voyait serrer les poings sans raison apparente, et menacer du regard les murs, tandis que la feuille de papier blanc et le crayon qu’on lui avait donnés pour tracer des cercles gisaient abandonnés sur la table de la cuisine. C’était un changement qui ne pouvait passer pour une amélioration.

Madame Verloc, englobant toutes ces fantaisies sous la dénomination générale de surexcitation, commença à craindre que Stevie n’entendît plus qu’il n’était bon pour lui des conversations de son mari avec ses amis. En effet, au cours de ses sorties, M. Verloc rencontrait diverses personnes avec lesquelles il s’entretenait. Comment en eût-il été autrement ? Les « promenades » étaient partie essentielle de ces occupations extérieures dont Winnie n’avait jamais cherché à approfondir la nature.

Madame Verloc sentit que la situation était délicate, mais elle l’envisagea avec cette impénétrable sérénité qui déconcertait les clients de la boutique, et obligeait les autres visiteurs à se tenir à distance. Oui, elle craignait qu’il ne fût question devant Stevie de choses qu’il n’était pas bon pour lui d’entendre, et elle s’en ouvrit à son mari. « Il n’ignorait pas, dit-elle, combien ce pauvre garçon était impressionnable. Il faudrait éviter de lui monter la tête inutilement… »

Cela se passait dans la boutique. M. Verloc ne répondit rien, quoique la réponse eût été facile. Il s’abstint même de faire remarquer à sa femme que l’idée de lui donner Stevie pour compagnon de promenade venait d’elle, d’elle seule. Aux yeux d’un observateur impartial, M. Verloc, dans cette circonstance, aurait pu sembler d’une magnanimité surhumaine.

[…]